Changer trop souvent : l’equipment junkie
Le joueur décrit à la section 19.2 achète du matériel au-dessus de son niveau et, quand cela ne marche pas, il en cherche un autre. Le schéma décrit ici est différent, même s’il se superpose parfois au premier : il ne s’agit pas de mal choisir une fois, mais de ne jamais cesser de choisir. Certains joueurs changent de revêtement toutes les quelques semaines, accumulent des bois dans un tiroir comme on collectionne des timbres et passent plus d’heures à lire des tests qu’à travailler leur revers. L’argot des forums a un nom pour cela : l’equipment junkie. Le phénomène mérite qu’on s’y arrête, non parce qu’il serait grave — personne ne se ruine en achetant des tensors — mais parce que c’est l’erreur de matériel qui gaspille le plus de temps de jeu réel.
Le mécanisme est circulaire. Le joueur colle un revêtement neuf. Pendant les premières séances, l’effet placebo du matériel tout juste étrenné — que développe la section 19.8 — produit des sensations inédites qui sont interprétées comme un progrès. À la deuxième ou troisième semaine, la nouveauté se dissipe, les erreurs habituelles réapparaissent et le joueur conclut que ce revêtement n’était pas le bon non plus. Il ouvre le catalogue, lit trois tests, en achète un autre. Le cycle recommence. Ce qui ne s’achève jamais, c’est la période d’adaptation neuromusculaire que tout changement de matériel réclame : entre trois et six semaines d’entraînement régulier pour que le corps ajuste ses angles, ses pressions et ses temps de contact (section 17.8). Qui change avant la fin de cette période n’évalue pas le revêtement neuf ; il évalue son propre inconfort face à l’inconnu.
Le coût n’est pas seulement économique, même si quatre ou cinq revêtements par an représentent le prix d’une raquette entière. Le coût réel, c’est la perte de repères. Un joueur qui utilise le même revêtement depuis six mois sait exactement ce qu’il peut attendre de chaque coup : il connaît l’arc de son topspin, le toucher de son bloc, la limite de son service. Ce savoir est un capital technique accumulé. Chaque changement l’efface et oblige à repartir de zéro. Le résultat est paradoxal : le joueur qui essaie le plus de matériel est celui qui possède le moins d’information sur chacun d’eux, parce qu’il n’a vécu assez longtemps avec aucun pour le connaître vraiment.
Il y a en outre un effet sur le diagnostic. Quand quelque chose cloche dans le jeu, les causes possibles sont au nombre de trois : le geste technique, la condition physique et le matériel. Un joueur à l’équipement stable peut écarter la troisième et se concentrer sur les deux premières, celles que l’entraînement résout. Un joueur qui change de revêtement tous les mois ne peut rien écarter : la moindre erreur pourrait venir du matériel neuf, d’une adaptation inachevée ou d’un défaut technique, et distinguer entre ces trois causes devient impossible. La conséquence est que le matériel absorbe la faute qui revient à l’entraînement, et que l’entraînement ne reçoit jamais l’attention dont il a besoin.
La sortie du cycle est plus simple qu’il n’y paraît, même si elle demande de la discipline. Choisir un équipement avec méthode — les arbres de décision de la section 18.7 y aident —, lui accorder au minimum six à huit semaines d’usage exclusif, puis évaluer avec des données et non avec des sensations de première fois. Si, au terme de cette période, le joueur identifie un problème précis et localisable — il manque de vitesse sur le topspin de coup droit, la raquette est trop lourde, le revêtement a perdu son accroche —, il a de quoi fonder un changement ciblé sur un seul composant. Si ce qu’il ressent est le vague sentiment que « cela pourrait aller mieux », le problème ne tient probablement pas à la raquette mais au geste, et la réponse est l’entraînement, pas le catalogue. La section 5.10 expliquait pourquoi le revêtement parfait n’existe pas ; celle-ci ajoute qu’on ne le trouve pas davantage en changeant plus vite.