Pourquoi ce livre
Quiconque a passé un peu de temps dans un club de tennis de table a vu la même scène. Un joueur qui garde la même raquette depuis des années la pose sur la table, prend celle d’un autre, fait trois minutes de balles et revient à la sienne avec un commentaire à mi-chemin entre la curiosité et la déception. Parfois il achète la raquette qu’il vient d’essayer. Parfois non. Il ne saurait presque jamais expliquer avec précision ce qu’il a senti de différent et, surtout, pourquoi.
Cette scène résume assez bien l’état des choses. Le tennis de table est l’un des sports où le matériel conditionne le plus le jeu, et en même temps l’un de ceux où le matériel est le plus mal étudié. Il y a des forums, il y a des vidéos, il y a des tests écrits par des gens qui viennent d’essayer un revêtement le temps d’une séance. Il y a des catalogues de fabricants remplis de chiffres qui ne sont pas comparables entre eux. Il y a des traditions de club qui se transmettent par imitation. Ce qu’il n’y a pas — ou très peu — c’est un endroit où un joueur puisse aller comprendre, de façon ordonnée et dans sa langue, ce qu’il achète quand il achète une raquette, un revêtement ou un bois.
Ce livre essaie d’être cet endroit. Il ne prétend rien découvrir qui ne soit déjà su. Il entend ordonner ce que l’on sait, le rendre dans une prose franche et sans calques, l’expliquer avec le calme qu’une conversation au club n’a que rarement, et le livrer au lecteur dans un ordre qui permette de revenir sur chaque partie au besoin.
Le point de départ est que le matériel compte, mais qu’il compte moins que ne le suggèrent les boutiques et plus que ne le suggèrent les entraîneurs de la vieille école. Entre ces deux exagérations tient tout un territoire intermédiaire, et c’est ce territoire que l’on parcourt ici. Une raquette ne joue pas à la place du joueur, mais une raquette mal choisie peut freiner pendant des années quelqu’un qui ignore que c’est sa raquette qui le freine. Le but n’est donc pas de convaincre qui que ce soit de changer de matériel. Il est de lui donner les outils pour décider par lui-même, selon son propre jugement, sans dépendre du dernier test, du conseil du camarade de club le plus bruyant ni de la photo du professionnel dans le catalogue.
Il y a deux tentations qu’un livre sur le matériel devrait éviter. La première est la technicité gratuite : remplir la page de formules, de chiffres et de jargon pour donner une impression de rigueur. La seconde, opposée mais tout aussi confortable, est le paternalisme simplificateur, cette voix qui traite le lecteur comme s’il ne pouvait pas encaisser plus de trois idées par chapitre. Ce livre parie sur une troisième voie. La physique de l’impact est expliquée, mais sans équations, en s’appuyant sur des analogies mécaniques que tout le monde a vues fonctionner. Le jargon anglais — catapult effect, dwell time, topspin — est conservé là où il est standard dans le milieu, mais toujours accompagné de son explication. Et les opinions de l’auteur, quand elles apparaissent, sont présentées comme des opinions, non comme des faits acquis.
Une dernière note sur ce que ce livre n’est pas. Ce n’est pas un catalogue de recommandations d’achat, même s’il contient un guide raisonné pour décider. Ce n’est ni une défense ni une attaque d’une marque, même s’il cite des modèles précis quand ils illustrent une notion. Ce n’est pas un manuel technique de compétition, même s’il respecte le règlement et l’explique là où il y a lieu. Ce n’est pas non plus un livre neutre au sens où il n’aurait pas de point de vue : il en a un, et cela se voit, mais cela se voit là où cela doit se voir, c’est-à-dire dans le critère qui ordonne la matière, non dans l’imposition de conclusions au lecteur.
Qui lira ces pages linéairement y trouvera une histoire cohérente, qui va de l’impact millimétrique à la surface du revêtement jusqu’au choix raisonné d’une raquette complète. Qui les consultera par sections trouvera, dans chacune, une petite unité fermée qui se lit d’elle-même. Les deux lectures sont légitimes. Toutes deux sont prévues.
Le livre reste donc à la disposition de qui veut comprendre pourquoi sa raquette fait ce qu’elle fait.