OPEN TT§ 19.2 — Surestimer son propre niveau
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Couverture/Partie VI/Chapitre 19·19.2
§ 19.2

Surestimer son propre niveau

Partie VI · Bien déciderChapitre 193 min min de lecture

Si l’erreur précédente consiste à copier le matériel d’un autre, celle-ci consiste à l’acheter pour le joueur que l’on croit être au lieu du joueur que l’on est. La différence paraît ténue, mais ses effets sur l’achat ne sont pas les mêmes : celui qui imite le champion choisit un modèle précis par association ; celui qui surestime son niveau choisit une catégorie de matériel qui ne lui correspond pas, et le problème ne tient pas au modèle mais à la plage entière.

Le mécanisme est connu et difficile à esquiver. Un joueur de club qui s’entraîne deux soirs par semaine depuis trois ans se perçoit comme « offensif avancé » parce qu’il maîtrise le topspin de coup droit avec une certaine solidité et qu’il gagne des matchs dans son championnat. Cette perception de soi le pousse vers du matériel haut de gamme — tensor dur, bois avec composite rapide, poids total élevé — qui, sur le papier, correspond au joueur qu’il croit être. Ce qui n’entre pas dans l’équation, c’est que son revers est irrégulier, que son jeu de jambes couvre la moitié de la table, que ses services comptent deux variantes et que sa remise dépend plus de la chance que de la lecture de l’effet. Le matériel qu’il a choisi amplifie tout cela : le revêtement dur sanctionne le contact imprécis, le bois rapide transforme chaque erreur d’angle en balle dehors, et le poids ajouté fatigue un bras qui n’a pas la préparation du joueur à qui ce matériel convient vraiment.

Le piège a une deuxième couche. Pendant les premières séances avec un matériel neuf, l’effet placebo — développé à la section 19.8 — masque le décalage. La vitesse supplémentaire produit quelques coups gagnants spectaculaires, et ces coups pèsent davantage dans la mémoire que les quinze fautes directes qui les entourent. Le joueur en conclut que la raquette « va bien » et qu’il lui faut seulement du temps d’adaptation. Les semaines passent, l’adaptation n’arrive pas, et l’explication de rechange apparaît : le revêtement n’est peut-être pas le bon, le bois est peut-être trop rigide, il faudrait peut-être essayer une autre combinaison. Le cycle des changements commence ici et s’auto-alimente avec l’erreur décrite à la section 19.3.

Ce qui se produit n’est pas un défaut du matériel mais un décalage entre les exigences de ce matériel et les capacités réelles du joueur. Un revêtement de dureté 47,5° ESN en épaisseur maximale n’est pas « meilleur » qu’un revêtement de 42° ESN en 2,0 mm : il est plus exigeant. Il répond mieux quand on le frappe avec force et propreté ; il répond moins bien — beaucoup moins bien — quand on ne le frappe pas ainsi. La section 5.6 développe le lien entre dureté de mousse et niveau technique ; il suffit ici de signaler que la marge d’erreur se resserre à mesure que la gamme monte, et que le joueur qui n’a pas la technique pour en tirer parti ne reçoit pas un matériel qui « joue tout seul », mais un matériel qui lui demande plus qu’il ne peut donner.

L’antidote est l’étalonnage honnête, et le livre lui consacre une section entière (section 15.2) parce que le problème n’est pas de volonté mais de perception. Presque tout joueur se situe entre un demi-point et un point au-dessus de son niveau réel, sur n’importe quelle échelle. Non par vanité, mais parce qu’il évalue son jeu à ses meilleurs coups et non à son rendement moyen. Le matériel, lui, répond au rendement moyen : non pas au topspin parfait qui sort une fois sur dix, mais aux neuf contacts qui l’ont précédé. Choisir son matériel pour le coup exceptionnel, c’est choisir mal ; le choisir pour le coup habituel, c’est choisir avec méthode.

La règle pratique est conservatrice et elle fonctionne : dans le doute entre deux plages, prendre l’inférieure. Un matériel légèrement en dessous du plafond technique du joueur lui laisse de la marge, lui permet de développer son jeu sans se battre contre sa raquette et de monter de plage quand le niveau — et non l’envie — le justifie. Le chemin inverse, redescendre de plage après avoir acheté trop haut, coûte plus cher et frustre davantage. Les arbres de décision de la section 18.7 intègrent ce principe ; cette section explique pourquoi.