L’allrounder : le style le plus sous-estimé
Dans un sport qui récompense la spécialisation et célèbre l’attaque, l’allrounder occupe une place inconfortable : ni assez agressif pour impressionner, ni assez défensif pour intriguer. C’est le joueur qui fait tout raisonnablement bien sans que rien de ce qu’il fait soit spectaculaire. Et pourtant, c’est le style qui gagne le plus de matchs en club, pour une raison que le spectateur ne perçoit pas toujours : l’adaptabilité. Là où l’attaquant pur impose son jeu ou perd, et où le défenseur pur survit ou renonce, l’allrounder lit l’adversaire et ajuste. Cette capacité d’ajustement a ses propres exigences de matériel, qui ne ressemblent à celles d’aucun autre profil du chapitre.
L’allrounder n’est pas un joueur sans identité. C’est un joueur dont l’identité est la variation. Son coup dominant change selon l’adversaire : il attaque en topspin quand la balle le permet, bloque avec discernement quand l’adversaire presse, coupe quand il faut casser le rythme, contre-attaque quand l’occasion se présente. Il n’exécute aucun de ces gestes au niveau du spécialiste — son topspin n’a pas la charge de l’attaquant des deux côtés décrit à la section 16.1, sa coupe n’a pas la constance du défenseur coupeur de la section 16.5 —, mais il les combine avec une intelligence tactique qui compense le manque d’excellence sur chacun. Le diagnostic du coup caractéristique posé à la section 15.4 donne, pour ce joueur, un résultat ambigu : aucun coup ne s’impose clairement. Cette ambiguïté n’est pas un défaut du diagnostic, c’est la signature du style.
Le bois. Ce que l’allrounder attend de la palette, c’est une plage dynamique large : qu’elle fonctionne aussi bien sur le bloc court que sur le topspin de mi-distance sans qu’aucun des deux ne semble forcé. Cela exclut les extrêmes. Un bois très rigide à composite externe donne de la vitesse mais pénalise le jeu de table et le bloc — le contact court est amplifié plus qu’il ne faudrait. Un bois purement défensif, lent et souple, absorbe bien mais reste court quand l’allrounder doit attaquer avec conviction. Le territoire naturel est le bois pur 5 plis offensif-moins ou allround-plus — les classifications varient d’un fabricant à l’autre, mais la plage est reconnaissable — ou un bois à carbone interne doux qui ajoute un peu de constance sans durcir la réponse. Les bois purs sont développés au chapitre 9, ceux à composite au chapitre 10 ; ce qui importe ici, c’est que l’allrounder cherche le centre du spectre, non par manque de discernement mais parce que son jeu vit dans ce centre.
Les revêtements. La même logique de plage dynamique s’applique aux revêtements. Un tensor très dur exige une activation pleine pour rendre — comme l’expliquait la section 15.4 à propos du topspin appuyé — et pénalise les contacts retenus que l’allrounder exécute souvent : l’amortie, le bloc, la remise contrôlée. Un tensor très souple facilite ces contacts mais plafonne dès que le joueur veut ouvrir un topspin avec une intention réelle. La zone intermédiaire — tensors à mousse moyenne, entre 42 et 47 degrés sur l’échelle ESN, avec une accroche suffisante sans être extrême — est là où ce profil trouve son matériel. Les échelles de dureté, qui ne sont pas comparables d’un fabricant à l’autre, sont traitées à l’annexe A. La répartition entre coup droit et revers suit la logique générale de la section 15.3 : s’il y a une face plus offensive, le revêtement un peu plus rapide y va ; si le jeu est équilibré entre les deux côtés, deux revêtements semblables. L’allrounder a rarement besoin de l’asymétrie radicale d’un revêtement chinois adhérent d’un côté et d’un tensor européen de l’autre ; cette combinaison appartient à des styles plus polarisés.
Poids et distance. L’ensemble monté de l’allrounder se situe dans une plage moyenne : entre 165 et 180 grammes. Il est plus léger que celui de l’attaquant des deux côtés — qui dépasse en général les 175, comme l’a signalé la section 16.1 — parce que la légèreté favorise la variation de coup et la transition rapide entre les registres. Le poids monté est abordé en détail à la section 11.5. Quant à la distance, l’allrounder opère principalement entre le jeu près de la table et la mi-distance, avec des incursions occasionnelles plus en arrière quand il coupe. Il n’a pas de plage fixe, et c’est cohérent avec le style : la distance change selon la phase du point, comme l’a posé la section 15.5.
L’erreur la plus fréquente quand on équipe un allrounder consiste à le traiter comme un attaquant qui n’aurait pas encore trouvé son matériel définitif. L’entourage du club — partenaires, entraîneurs, forums — tend à pousser le joueur vers le haut : plus de vitesse, plus de catapulte, revêtement plus dur, bois avec plus de composite. Chaque pas dans cette direction rétrécit la plage dynamique dont l’allrounder a besoin pour jouer ce qu’il sait faire. Il ne s’agit pas de se contenter d’un matériel inférieur, mais de comprendre que celui de l’allrounder est optimisé pour autre chose : la polyvalence, pas la puissance maximale. La section 19.2 traite de l’erreur qui consiste à surestimer son propre niveau ; ici le problème est différent, car ce n’est pas une question de niveau mais d’identité de style. L’allrounder qui monte une raquette d’attaquant ne progresse pas : il cesse d’être un allrounder.